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mercredi, 25 août 2010

Yves Saint-Laurent ou l'art de la mode

Au Petit Palais, une exposition met à l'honneur plus de quarante ans de carrière d'Yves Saint-Laurent, disparu en 2008. Un créateur de génie pour qui la mode n'était "pas tout à fait un art", mais avait "besoin d'un artiste pour exister". Les 300 pièces exposées ici lui donnent raison.

"J'espère que les 3 heures d'attente devant le Petit Palais valent le coup !" Message facebook d'une amie envoyé aujourd'hui depuis le musée. Cinq mois après ses débuts, l'expo "YSL" qui se termine dimanche fait toujours le plein. Déjà début août, les fascicules en français étaient en rupture de stock. Touristes étrangers, hommes en costard, drôles de vieilles et jeunes couples se pressent pour admirer une rétrospective qu'on ne saurait qualifier autrement qu'exceptionnelle.

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YSL était-il un artiste? C'est la question que soulève en continu l'exposition, impulsée par son ancien compagnon, l'homme d'affaires Pierre Bergé. Un "mécène" qui finança longuement ses défilés et avec qui il collectionna d'ailleurs des tonnes d'oeuvres d'art une fois le succès venu.

Le parcours chronologique commence au coeur des années 50. YSL fait ses premiers pas chez Christian Dior à une époque où la femme est encore enserrée dans ses corsets. Le vêtement haut de gamme est une parure chic, un symbole du rang social qui possède encore peu son langage propre. Bien que talentueux, YSL "imite" ses contemporains, comme un jeune peintre l'aurait fait de son maître.

Ci-contre: Collection "Trapèze" pour Christian Dior (1958)

C'est après son retour d'Algérie (d'où il a été démobilisé au bout de trois semaines à cause d'une dépression) que le couturier se met à voler de ses propres ailes. Bergé le pousse à créer sa propre maison, ce qu'il fait en 1962. Dès lors, il griffe son "style" (un mot qu'il préférait à celui de "mode") dans chacune de ses collections, en empruntant à ses débuts au vestiaire masculin: cabans, vareuses, et même costumes-pantalons. Petite révolution dans ses ateliers de la rue Marceau, à Paris.

En même temps que la Nouvelle Vague au cinéma, Saint-Laurent casse les codes du genre et surprend par son audace et ses influences: alors que Jean Seberg promène ses cheveux courts en marinière dans "A bout de souffle", une des premières pièces de la collection de 1962 est la copie féminisée d'une veste de marin. Coïncidence?

Poussant la logique jusqu'à son paroxysme, il crée bientôt un smoking pour femmes, que ses clientes et amies les plus célèbres adoptent sur le champ.

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Le masculin-féminin selon Catherine Deneuve (Collection automne-hiver 1966)

Bien que son peintre préféré fût Pablo Picasso, la carrière d'Yves Saint-Laurent me fait penser à celle de Matisse. Une fois le ton trouvé, YSL se démultiplie, adapte, créer et recrée sans cesse, toujours plus innovant, mais également respectueux de certains codes: la couleur, qu'il découvre lors de voyages au Maroc; les proportions, toujours très féminines; le souci du détail, enfin.

Dans le même temps, Saint-Laurent fait une déclaration d'amour au monde de l'art, sorte de refuge pour ce créateur "maladivement timide" fou amoureux de Marcel Proust ("Je l'aime tellement, il m'est parfois difficile de le partager", dit-il). 1965-1966 sont les années "tribute to": Mondrian, Cocteau, Picasso, Van Gogh, Matisse, Braque, tout le monde y passe. Des créations très premier degré, certes, mais fabriquées avec tellement de sincérité qu'elles en deviennent poétiques.

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Poupée géométrique sophistiquée, inspirée des tableaux de Piet Mondrian (1965)

Comme tout avant-gardiste, cet homme pourtant très discret aime créer le scandale. On est en 1971: sa collection d'été, inspirée des années 1940 et pleine d'ironie, est descendue en flèche par la presse. Rétrospectivement, on y voit plutôt un impertinent trait de génie destiné à faire bouger les lignes, comme en atteste ce magnifique manteau de renard vert.

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Une des pièces à scandale de cette collection (printemps-été 1971)

La même année, re-belote: il pose nu dans un journal. Cette image diablement christique est presque de venu le symbole de Saint-Laurent: classe et provocante. L'exposition l'agrémente de 14 clichés "secrets", sorte de making-off très émouvant de cette série du photographe Jean-Loup Sieff.

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Un Jésus homosexuel, nu et avec des lunettes... ou comment créer un mythe en un cliché (1971)

Alors que chez ses collègues, la femme porte bikinis et mini-jupes, YSL s'en va puiser son inspiration à l'étranger, dans des pays à contre-courant de la modernité. Chine, Inde, Maroc, et même Russie (en pleine guerre froide!), qui donne lieu à ce qui semble être sa plus belle collection, très XIXème siècle. Collection ambiguë, au passage, car elle cultive un certain esthétisme "Russie tsariste" tandis que l'URSS reste très marquée par le socialisme réaliste.

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C'est beau! "Da, da" (automne-hiver 1976)

Pour rappel: en 1976, les jeunes écoutent Pink Floyd, Led Zeppelin et/ou Gainsbourg, et la sulfureuse Brigitte Bardot a déjà commencé la chasse aux phoques. Mais au fond, YSL s'en fiche: il est l'ami des stars et des comtesses et ne jure que par les opéras romantiques du XIXe siècle. Mais ce mondain un brin déconnecté de la réalité a paradoxalement fait descendre la Haute-Couture de son piédestal, en créant par exemple une collection de prêt-à-porter "Rive Gauche" fabriquée pour la première fois en série. Même si tout reste très cher, il faut bien l'avouer, c'est déjà pas mal.

Sa dernière collection, en 2002, est à l'image d'un Jean Dubuffet: nés génies, ils ont tous deux appris à "désapprendre" au cours de leur carrière, pour retrouver un style plus simple, purifié. Ce qui donne, chez Dubuffet, des dessins d'enfants et chez le couturier, des robes de mousseline ultra-dépouillées. Back to basics: la forme, la couleur, point barre.

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Sous la capeline bleue, une robe longue et un petit noeud. C'est tout (2002)

Un beatnik de salons

"J'ai toujours rêvé d'être un beatnik", disait Yves Saint-Laurent. Même si on a du mal à le croire, on ne peut nier qu'il partageait avec ces poètes fous, épris de liberté, une forme de mélancolie confrontée à une l'envie irrépressible de tout faire sauter.

Lors de son dernier défilé au Centre Pompidou en 2002, que je me souviens avoir regardé avec ma mère devant ma télé, tout le monde avait envie de pleurer. Moi aussi. Tous ces modèles réunis défilant dans une lumière timide... comme autant de spectres magistraux faisant ressurgir un demi-siècle de création au service de la beauté.

Générique de fin. A 1h18min, Deneuve et Casta chantent "Ma plus belle histoire d'amour... c'est vous", de Barbara. Il faut se retenir pour ne pas verser de larmes.

La rétrospective du Petit Palais produit ce même effet. Yves Saint-Laurent avait un coeur d'artiste, symbolisé par ce collier qui habillait à chaque collection un modèle particulièrement apprécié du maître.

Deux ans après sa mort, ce coeur bat toujours.

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Crédits photos: Fondation Pierre Bergé/YSL - Alexandre Guirkinger

Commentaires

Merci pour ton article. J'y suis allée semaine dernière avec un ami et j'ai passé un moment magique. A regretter cependant que les tenues de Madame Catherine Deneuve toujours aussi frigide aient été exposées sous "filets de pêcheur" ce qui en noyait quelque peu la vue.
Dommage également que tu n'aies pas pu intégrer des photos des tenues inspirées de peintres tels que Picasso, Matisse,... œuvres d'art à elles seules magnifiques d'originalité et de poésie.
Bravo pour ton article. C'est sympa de refaire un tit tour de cette superbe expo chez toi :)
Miss Carli

Écrit par : Miss Carli | jeudi, 26 août 2010

J'aurais beaucoup aimé prendre des photos, mais elles étaient formellement interdites, et celles que j'ai volées sur mon portable (chut!) ne mettaient vraiment pas les vêtements en valeur. Dommage effectivement, mais je dois respecter le droit d'auteur... J'ai assez peu parlé de la salle obscure où il est question de Proust, aussi, mais il y avait une robe divine, rose pâle avec une petite traîne et un gros collier de perles. Ma préférée :)

Écrit par : ArianeNicolas | jeudi, 26 août 2010

:) Vi moi aussi j'en ai chipé quelques unes ou douce lol mais comme tu dis, shuuuuut :) Bref c'était un grand moment de délire artistique de notre monstre sacré de la haute couture. Il semblerait, après avoir discuté, avec les personnes en charge de l'exposition, qu'une aile du petit Palais sera dédiée à une exposition permanente d'YSL. A suivre donc...
Bonne continuation à toi :)
Miss Carli

Écrit par : Miss Carli | jeudi, 26 août 2010

Les commentaires sont fermés.

 
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